
Aujourd’hui je me demande, combien savent encore qui il était ? Ramatuelle ! Rahmatu’llah ! Ce qui en arabe signifierait ”providence divine” ou ”bénie des dieux”, l’occupation sarrasine du Xe siècle dura cent ans expliquant le nombre de noms toponymiques identiques aux étoiles en cette région. Une parente éloignée ayant fréquenté la troupe théâtrale, au début des années cinquante, elle acheta un morceau de colline dont les habitants étaient alors des sangliers, un terrain qui ne valait rien à l’époque, pour le prix de 1 centime d’avant 1959 le mètre carré. C’est ainsi que pour les vacances des années 60 nous avions la chance de passer un mois au paradis entre les palmiers, les kermès, les pins parasols et les eucalyptus des Maures. Dans le grenier des souvenirs étaient rangées l’odeur pénétrante des térébinthes et l’enivrante et puissante effluve des pins, mixées de végétation aromatique de lauriers rose et de mimosas. Ce premier juillet 2007 je me retrouvais de nouveau dans ce paradis d’apparence. Quand il le décidait mon père nous emmenait voir ce qu’il appelait « le carnaval des illusions ». Bien sagement une glace à la main parmi les badauds nous regardions les « autres » sur leurs yachts le long du quai. Les bateaux me semblaient gigantesques alors, et ils devaient l’être sans doute. Mais pas autant que ceux que je venais de voir aujourd’hui. En cet après-midi de soleil il y avait dans le golf de Saint-Tropez plus de cinquante bateaux battant pavillon britannique (donc exonéré d’impôts). Le plus petit devait faire quarante mètres de longueur. Par leur taille, aucun ne pouvait entrer dans le port. Ils étaient au mouillage. Sous mes yeux le résultat de trente années écoulées, un balai d’hélicoptères assourdissant et un murmure incessant de puissants moteurs pire que le périf en novembre à 18 h. Sur la route des automobiles Ferrari avec des plaques minéralogiques russes appartenant probablement à d’anciens apparatchiks communistes promptement convertis au capitalisme. La démesure invraisemblable d’un mécanisme implacable s’affichait là. En 30 ans la part des salaires dans la valeur ajoutée a chuté de 10%. Les revenus du capital ont été propulsés de 8 % du PIB en 1978 au chiffre incroyable de 14 % en 2002. Enfin le pouvoir d’achat des revenus monétaires a, lui, été propulsé de 202 % en moins de douze ans ! Au premier coup d’œil, je n’aurais pu que me féliciter de cette enrichissement de notre monde ; sauf que de l’autre coté du miroir le meilleur des mondes n’était pas au rendez vous. En ouvrant les statistiques très officielles de l’Insee, l’intérim a augmenté de 130%, les CDD de 60% et nous avons gagné à la loterie du pauvre, plus d’un million de Rmistes et 500 000 allocataires de Solidarité. Il ne s’agit pas de dénoncer la richesse, l’histoire a démontré qu’aucune société planifiée égalitaire ne pouvait exister durablement, mais cependant de tirer la sonnette d’alarme car « la faim est toujours suivie de ses deux satellites : la rage et le désespoir (1) » faut-il le marteler ? En France, ici et maintenant, sept millions d’actifs vivent avec moins de 700 € par mois. Une gageure quand les loyers avoisinent les 500 € pour un deux pièces minable. La situation se généralise dans la société occidentale. L’Amérique ne fait plus rêver, faut-il rappeler que deux millions de types croupissent en prison là-bas. La spéculation immobilière frénétique a conduit à la situation invraisemblable où pour se loger on propose aux gens de s’endetter sur 50 ans. Rien que cela ! Que peut-il se passer en cinquante ans ? Une guerre, une crise, un blocus continental ? Qui a un atome de bon sens réalise que cela ne durera pas. Plus grave, le mythe de la fortune récompensant le travail est un leurre à part de très rares exceptions, on est riche que par héritage, par alliance mais très rarement par le travail (2). Auguste Detoeuf disait « le capital est du travail accumulé. Seulement, comme on ne peut pas tout faire, ce sont les uns qui travaillent et les autres qui accumulent ». Dans le murmure du mistral je reste dubitatif regardant la tombe.
Ô Cid ! Toi mon Cid, toi le médecin des « orgueilleux », toi qui fut un grand syndicaliste, je me demande encore ce que tu penserais maintenant devant ton Ramatuelle d’aujourd’hui et cette religion de la déraison qui s’empare de ce monde depuis la fin des années 1980. Que dirais-tu maintenant de cette dictature de l’actionnariat qui ne vaut guère mieux que celle du prolétariat ? Cid, mon Cid, sais-tu sous ton lierre, où nous conduisent tous ces journalistes félons glorifiant la puissance de l’argent et la gloire des rentiers, ridiculisant le pouvoir politique de l’Etat, poussant les citoyens à mettre au pouvoir le maire de Neuilly ? Ces gens de tous bords politiques qui vont jusqu’à dépenser des milliards pour débaptiser les Nationales qui existent depuis deux mille ans au nom de la décentralisation ?
Cid, ô le Cid, sais-tu que sept ans après l’an 2000 il ne faut pas tomber malade un week-end car il n’y a plus un médecin joignable ? Je suis resté quelques heures assis à attendre une réponse qui n’est pas venue, saluant quelques fois un passant venant rendre un silencieux hommage à Gérard Philipe.
En fermant la porte du cimetière, Vénus brillait à l’horizon nord ouest. La marche du monde n’avait pas cessé. Pour la première fois de ma vie un voile sombre de pessimisme obscurcissait mon esprit. Je pensais à cette société de consommation qui accumule les biens mais aussi les montagnes de déchets tandis que tant de gens sur Terre se préoccupent de savoir si demain ils auront à manger ? Toute la question réside là « combien de temps cela va-t-il durer ? » Joël Fraud Votre avis m’intéresse
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(1) Bossuet (2) A lire, le magazine Challenge d’août qui classe les fortunes de 2007. Il apparaît clairement que l’on est riche par héritage, par alliance mais très rarement par le travail.





